Sauvetage en mer : la bravoure de l’équipage du M/V Aguène récompensée
Une nuit d’août au large de Banjul : l’équipage du navire Aguène honoré pour son sauvetage héroïque
Le commandant Thione Fally Sène et son équipage viennent d’être primés par l’Agence Nationale des Affaires Maritimes (ANAM), à l’occasion de la Journée internationale des gens de mer, le 25 juin dernier. Retour sur les faits, minute par minute.
Le 3 août 2021, le navire Aguène, armé par la compagnie COSAMA SA, appareille de Ziguinchor à 14h00 à destination de Dakar sous le commandement du capitaine au long cours Thione Fally Sène. Rien, dans les vérifications réglementaires effectuées avant le départ, ne laisse présager la nuit qui attend l’équipage. Le navire est en bon état de navigabilité, les essais ont confirmé le bon fonctionnement des appareils, et chaque poste est paré : rampes verrouillées, portes étanches fermées, bossoirs bridés à leur poste de mer.
À bord, 17 membres d’équipage, 2 policiers, 2 gendarmes et 1 pilote de rivière encadrent 149 passagers, dont 139 adultes, 10 enfants et 10 bébés. Le navire transporte également plus de 222 tonnes de fret, 4 véhicules, 6 camions et 6 motos. Une traversée de routine, comme tant d’autres.
23h12 — Un appel de détresse dans la nuit
Le lieutenant de quart reçoit l’alerte : un navire de pêche battant pavillon gambien, le BRIKA, émet un message de détresse par VHF. Sa position, relevée à 13°36.2N / 017°07.7W, le place à environ un mille nautique seulement de l’Aguène. Le commandant Sène entre aussitôt en contact radio avec le navire en perdition : à bord, 27 membres d’équipage font face à une voie d’eau qui menace de les engloutir.
Le réflexe est immédiat : joindre les secours officiels. Le commandant tente à plusieurs reprises de contacter la Marine Nationale et le poste d’Elinkine, sur le canal VHF 69 puis en MF/HF. Sans succès. Dans l’obscurité, à un mille d’un équipage en détresse, la décision ne peut attendre les secours extérieurs.
23h20 — La décision de porter secours
Plutôt que d’agir seul, le commandant Sène réunit les principaux de son équipage. C’est ensemble, en quelques minutes, que se prend la décision qui va changer le cours de la nuit : mettre le cap sur le navire en détresse et engager une opération de sauvetage. Ce choix collectif, pris dans l’urgence mais sans précipitation, porte déjà la marque du professionnalisme qui va caractériser toute l’opération.
23h35 — Canots de secours parés
23h41 — Canots de secours mis à l’eau
La mise à l’eau du canot de secours
En moins de quinze minutes, l’équipage passe de la décision à l’action. Le canot de secours est préparé, vérifié, puis mis à l’eau à 23h41. Chaque geste, répété à l’entraînement mais jamais anodin en situation réelle, engage la vie des sauveteurs autant que celle des naufragés qu’ils s’apprêtent à récupérer, de nuit, sur une mer qui ne pardonne pas l’approximation.
Une approche maîtrisée du navire en perdition
Passé minuit, le 4 août, l’équipage entame une manœuvre d’approche rigoureuse. À 00h03, l’écho-sondeur est allumé pour sécuriser la navigation. À 00h25, l’ancre bâbord est mouillée — trois maillons au guindeau, sur un fond de 30 mètres, à la position 13°36.6N / 017°07.5W. L’Aguène se stabilise, prêt à recevoir les rescapés.
Trois heures pour sauver 27 vies
L’opération de récupération se déroule en trois vagues, avec une discipline qui ne laisse rien au hasard :
00h34 — Arrivée du premier groupe : 11 naufragés à bord
01h03 — Arrivée du deuxième groupe : 10 naufragés à bord
01h58 — Arrivée du dernier groupe : 6 naufragés à bord
Onze, puis dix, puis six. Entre chaque groupe, le canot repart dans l’obscurité vers le BRIKA en train de sombrer, sans céder à la précipitation qui aurait pu coûter des vies. Près d’une heure et demie sépare l’arrivée du premier et du dernier groupe — le temps qu’il fallait pour que chacun des 27 membres d’équipage du navire gambien rejoigne l’Aguène sain et sauf.
02h04 — Fin de l’opération, cap sur Dakar
À 02h04, l’équipe des canots de secours est de retour à bord au complet. L’Aguène peut alors reprendre sa route : virage de l’ancre à 02h07, ancre dérapée à 02h12, puis ancre haute et claire à 02h15, marquant officiellement la fin de l’opération de sauvetage. En un peu moins de trois heures, sans jamais recevoir l’appui de la Marine Nationale qu’il avait pourtant sollicitée, l’équipage de l’Aguène aura mené seul une opération de sauvetage complexe, de nuit, jusqu’à son terme.
Le navire termine sa traversée vers Dakar avec, à son bord, bien plus que prévu : 176 passagers au total, dont les 149 initialement embarqués à Ziguinchor et les 27 rescapés du bateau de pêche gambien, immatriculé à Banjul. Parmi les survivants, des hommes originaires du Sénégal, du Mali, de Guinée-Bissau, d’Indonésie, d’Espagne et de Sierra Leone — le hasard d’une nuit en mer ayant réuni des destins venus de tout le continent et au-delà.
Une reconnaissance méritée

Cinq ans après les faits, la bravoure du commandant Thione Fally Sène et de son équipage n’a pas été oubliée. Le 25 juin dernier, à l’occasion de la Journée internationale des gens de mer, l’Agence Nationale des Affaires Maritimes (ANAM) a tenu à leur rendre hommage, saluant leur sens des responsabilités et leur professionnalisme face à une situation d’urgence.
Cette distinction rappelle une vérité simple mais essentielle du métier de marin : au large, l’entraide n’est pas une option, c’est une obligation morale — et parfois, comme cette nuit d’août 2021, elle exige tout le sang-froid, toute la rigueur et tout le courage d’un équipage tout entier.
